Le pays glisse maintenant vers les extrêmes. OK, allons-y, mais à l’extrême centre. Laissons tomber sans ménagement la droite et la gauche, et leurs bas côtés, qui attirent ceux touchés par d’affreuses nausées, d’angoissantes impressions de déjà-vu. La droite, la gauche et leurs avatars connexes, cette horreur politique, ce fiasco de la lucidité et de l’imagination. Comment croire, encore, que le monde se divise en deux ? Le bien, le mal… Comment des citoyens, réputés dotés de bon sens, intelligents, certains super éduqués, super spécialistes en toutes choses complexes, peuvent-ils accepter une représentation du monde aussi bipolaire, du registre de l’enfermement mental, du réflexe, de la croyance ?
Les formes de l’extrême gauche et de l’extrême droite sont bien sûr un précipité de chimie politique issu de la stérilité du couple droite-gauche, dont les ressorts idéologiques, éructant et plaqués sur la réalité, ont conduit à mener des politiques myopes, destructrices d’avenir et de bien-être pour les générations à venir. Les politiques de sortie précoce de la vie dite « active » (préretraites et autres variantes…) alors même que la simple projection arithmétique permettait de prévoir d’importantes difficultés de financement des retraites, est un monstre d’irresponsabilité sous couvert de générosité. Même sujet, autre blocage, issu du dogme manichéen : la sempiternelle et fallacieuse opposition entre le financement des retraites par « répartition » ou par « capitalisation » : ni l’un ni l’autre de ces « systèmes » ne fonctionneront si la richesse et le dynamisme futurs ne le permettent pas.
Autres fausses différences aiguillons de notre enlisement : comment ne pas voir combien les opinions anti-européennes, anti-mondialisation, sont aussi répandues à droite et à gauche, en particulier aux deux extrêmes ? De la même façon, l’anticapitalisme national rapprochait socialistes et conservateurs à la fin du XIX siècle. Réflexes et postures électorales, représentation illusoire du monde obstinément dépassée par les événements…
Est-ce être progressiste ou réactionnaire aujourd’hui que de vouloir conserver la planète ?
Les « Justes » le sentent, l’observent, le savent : en chaque homme réside un être « de droite » et « de gauche », également progressiste et conservateur dans ses comportements individuels, dans sa vie la plus quotidienne comme dans ses longues entreprises. Il faut être de bien mauvaise foi pour n’avoir pas observé combien personne, sauf exception, ne peut se prévaloir du monopole du bien. A tenter d’élever l’illusion mensongère de la dualité politique, ne peut-on pas avancer que Giscard d’Estaing a perdu les élection en 1981 pour avoir mené une politique trop sociale –nombre de chefs d’entreprises n’avaient pas apprécié- et que Mitterrand les a gagné en 1986 pour avoir laissé mener une politique économique conservatrice (franc fort, marchés financiers florissants durant les années 80…) ?
Certains parlent d’ingrédients pré-révolutionnaires dans ce pays : ratés ou cassures de l’Europe, sentiment de disparition des forces intérieures au profit des autres mondes, mouvements de crispations de la jeunesse faute d’avenir attractif, conflits prévisibles entre les générations, dont les différences de richesse sont trop flagrantes pour ne pas provoquer de rupture…
La première révolution est d’abord mentale : éradiquer les réflexes et croyances de droite et de gauche pour permettre d’imaginer et de mettre en œuvre des politiques inventives et qui frappent juste. N’accorder aucun crédit aux candidats étiquetés. Et s’il le faut, comme dans la fable de José Saramago (« La Lucidité »), voter blanc jusqu’à ce que des candidats se présentent sans leurs épaulettes de maîtres-chanteurs d’un monde binaire. L’opinion est mûre pour reconnaître les leçons de l’histoire. Les dogmes appliqués finissent mal, leurs politiques sombrent sous le poids de leur incohérences et aveuglements. La tentation des extrêmes est bien là, retenons l’extrême centre, ce juste milieu forcené, cet art de la synthèse créative, aussi bon comptable que visionnaire, aussi réaliste qu’ingénieux, aussi volontaire qu’amoureux des gens…Une telle exigence tient de l’idéal, peut-être, mais pas de dogme ici, l’absence de système pour seul système. L’idéalisme le plus moderne qui soit. Il a l’élégance de traverser le temps sans s’user, il est là pour pallier à la tentation de la prison politique.
Ouvrons les politiques à l’extrême centre, au-delà de la droite et de la gauche. Quelques pistes.
Les hommes naissent avant de mourir. Lancer un fonds public d’investissement pour la jeunesse. Mener une politique communiste du bébé capitaliste, socle et nerf de l’avenir matériel. L’Etat dote chaque nouveau né d’un capital investi dans l’économie jusqu’à sa majorité. Restitution démultipliée par dix-huit années d’investissement pour financer des projets individuels ou d’équipes : études, logement, création activité, entreprise… Compensation dès la naissance de la dette publique qui pèse sur les frêles épaules des « bébés-qui-n’ont-rien-demandé » (entre 17000 et 35000 euros selon les estimations). Intégration sociale, responsabilisation, confiance, liberté d’action. Aborder les retraites par l’autre bout du chemin.
L’éducation, la source. Métissage de rigueur : pourquoi scinder les matières alors que le niveau général de création d’un pays, sa vigueur et son renouvellement, dépend de sa capacité à marier des éléments de nature a priori étrangère ?
Alors, oeuvrons : mélange et fusion des matières, passerelles, exploration, melting pot dans les collèges et lycées : géographie et physique, arts et mathématiques, français et anglais, sport et sciences naturelles, français et mathématiques, histoire et français, économie et écologie, économie et géographie et mathématiques… Sport et gestion. Cours entrepris en simultanée par deux enseignants. In fine, nouvelles matières, nouveaux sujets ; nouvelles manières et nouvelles visions.
Exode urbain. Au contraire de ces dizaines de millions de chinois, en exode rural, en fuite vers les mégalopoles. Grâce aux réseaux de transport et de communications rapide, le local est au centre de tout : délocalisation locale de la nouvelle économie, revitalisation humaine du patrimoine local extraordinaire de ce pays. Devoir des Maires d’inciter à la création d’activités et d’emplois locaux et de proximité. Renouveau de l’agriculture artisanale et de l’autosubsistance. Dotations publiques en terres (les lopins de terre !).
Indépendance et insertion du pays et de l’Europe dans le monde. Economie politique volontaire. Faire des choix pour plusieurs dizaines d’années. Construire des avantages déterminants dans l’économie du monde. Exemple historique du choix du nucléaire et de l’indépendance électrique française. Parmi d’autres, un exemple : investir massivement dans le « biométisme » : utiliser, adapter et transformer toutes les propriétés des mondes animal et végétal pour les activités humaines. Pourquoi les bateaux auraient-ils ad vitam aeternam des hélices alors qu’il serait plus économe de les propulser en imitant la mécanique des pattes de certains oiseaux nageurs, comme les pingouins ? Nécessité : meilleure articulation des emplois et investissements publics et privés, puis disparition progressive de l’opposition et de la frontière entre le privé et le public.
E.B.
Novembre 2006